
Vous pensez à votre appartement, à la terrasse sur le toit de l’immeuble où vos parents faisaient sécher leur linge et vous vous demandez encore si les dieux paissent dessus. Les humains ont la coupole sur l’esprit et l’arche entre les yeux, toutes ces architectures se sont gavées de vous, elles vous ont vidé de votre substance, découpé du palais au pavillon, du gîte à la paillasse, jusqu’à la cellule. Le rapport entre la distance comprise entre l'extrémité de la main droite et l'épaule gauche et celle comprise entre l'épaule gauche et l'extrémité de la main gauche correspond au Nombre d’or, on vous l’a assez répété, votre sang frappe, il va dans le mur, le stress vous réduit maintenant à l’immobilité, c’est un réflexe animal, un bon camouflage. Vous ne faites plus partie des vivants, vous n’assassinez ni ne violez ni ne pillez, vous fuyez la lumière, elle dérange la moindre parcelle du monde et vous dirige encore après la mort au bout du tunnel. Mon maître, le non-mort, connaît la même malédiction, il vous appelle du fond de sa nuit pour former non pas une représentation, un pourcentage ou une catégorie, mais une imperceptible marée humaine influencée par les mauvaises lunes, un camouflage de notre planète que nous appellerons désormais l’absence.
Nous distillerons l’absence comme une insistance muette, une persistance dans un coin de rétine après chaque battement de paupière, une pelade dont la progression décrira l’état de santé de la planète. L’être humain mute vite, mais il faut lui expliquer longtemps, le vêtement n’est plus un code ni un uniforme, comme votre corps il n’est plus rien car la vue et les autres sens des mammifères sont brouillés, l’absence est destinée aux systèmes de mesure et de surveillance, aux capteurs et aux cafteurs, déchaussez-vous et voyez comme les sols ne vous blessent plus, dévêtez, dépecez, devenez un arbre de notre grande forêt livide. Même immobile votre corps se soulève, est-ce la respiration ou est-ce déjà la charogne prise d’emballement. Les cris circulent entre les murs, ils sont l’immense valeur ajoutée de cette violence. Mon maître vous ferme les yeux d’une caresse pour que vous ne voyiez plus ces étincelles, ces déchirures incandescentes, ces brasiers, l’absence supprime les échanges, éteint la relation entre les humains, celle qui donne son essence à la marchandise.
C’est le sang qui choisit la prison, qui fait que vous êtes malade ou bien portant, qui échafaude des lignées et accable l’atavisme. Il tourne et s’échauffe dans la cage de votre corps, Dracula, mon maître, propose de vous en libérer. Il relève un peu votre tête toute palpitante, il essuie cette mauvaise sueur qui ruisselle, elle pénètre dans vos yeux bien que vous mainteniez vos paupières serrées, les nuages s’accumulent alors à leur surface. Comme l’éclair votre mémoire veut fouler la terre, mais il lui manque l’arbre, l’antenne ou la colonne vertébrale du promeneur imprudent pour l’atteindre. Où que vous fouilliez il n’y a que la boue, cela vous chagrine d’oublier si vite, si nettement. Dracula erre en lisière du devenir urbain quelconque, entre marais et parkings, il regarde ce spectacle à travers une grande décharge, derrière l’écriteau en mauvais bois sur l'état des rivages, il vous murmure de vous méfier, il y a toujours une bombe intacte enfouie quelque part. Des contrescarpes détourent la ville à moitié en rêve construite, votre doigt essaye au moins de dessiner la courbe du fleuve, mais le fleuve n’a plus assez de force pour repousser l’océan, le sel le gangrène. Dracula guide votre doigt maladroit, mais le petit coin de sable ne reste pas sec longtemps, Dracula dessine autre chose, des gorges latérales tordent vers le haut des gorges transversales pour qu’il y appose son poinçon, ses dents sauront couper les cordons, ombilicaux ou sanitaires, toutes les barrières sont renversées, jusqu’aux climatiques, libre circulation des biens, des personnes, des virus, Dracula danse, les langues vivantes et mortes se créolisent dans un patin d’enfer, les vautours s’écrasent ventre à terre, traînés par leur bec jusqu’à votre sang lourd, gros de chaînes, d’anomalies et de secrets que vous ne souhaitez pas transmettre, on vous a confisqué depuis longtemps le petit sac qui contenait un peu de terre de vos origines, d’autres mâchoires attendent dans la boue qu’on vous laisse, homicides à tous les étages, gaz dans toutes les mémoires, Dracula danse et puis plus rien, juste un rond de poussière comme après le départ d’un cirque. Les lieux ne sont plus hantés que par d’autres lieux, des salles entières par des mosaïques de couloirs et de portes verrouillées, des immeubles borgnes par des fenêtres aveugles, des centre-villes muséifiés par des tentes de fortune, des chantiers par des vestiges, des quartiers d’affaires par des sociétés écrans, des cimetières par des cénotaphes. Dracula aussi a besoin de sa terre, il la conserve à l’abri dans des cercueils, on en retrouve partout, la ville entière est sous scellés.
Le transfert a commencé. Vous touchez votre plaie dans les cahots, vos doigts se promènent au bord d’une falaise crevassée, mais la main rugueuse d’une autre passagère s’interpose. La destination importe peu, seul compte le croissant de lune. Les phares ont du mal à percer l’obscurité du chemin débordé de broussailles, des plaques de béton hérissées de fer le forcent à faire des lacets. Votre regard tombe sur une carte abandonnée à côté de vous, vous n’en distinguez que le frêle quadrillage des latitudes et des longitudes. Routes, courbes de niveaux, frontières semblent ensevelies sous un désert définitif, les taches noires des villes sont absentes. Vous arrivez enfin au campement, du linge froissé sèche entre les caravanes rouillées posées sur cales. Vous vous retournez, mais la créature qui vous accompagnait n’est plus là. Elle a peut-être eu sommeil, Dracula lui a alors montré une chambre où elle pourrait se reposer, elle s’est étendue sur le grand lit sans le défaire, à tâtons, et elle a appuyé sa tête sur le dos de sa main. Vous entrez enfin dans une pièce encore plus sombre que les autres, une seule longue et étroite fenêtre zénithale en haut du mur qui vous fait face laisse descendre un peu de la lumière de la lune déjà pleine, vous savez que ce sera le perchoir de Dracula. Vous vous attendiez peut-être à mieux, cette chambre ressemble à la dernière que vous avez occupée, n'étaient les carapaces d’animaux endormis qui brillent comme une aurore. Votre main tient encore la poignée, votre bras se relâche, vous vous tassez. Quelques rats en feu s’empressent de vous présenter leur hommage avant de reprendre leur course anarchique, une mante religieuse à hauteur d’homme avance et recule sur des rails, elle tend ses membres ciseaux qu’elle actionne lentement sans que vous ne sachiez très bien si elle veut vous dire bonsoir ou sectionner votre tête confuse, vous vous étonnez d’ailleurs qu’elle puisse encore tenir sur votre cou en ruine. Une araignée aux larges hanches se déplace en crabe pour éviter que le grossier mécanisme de la mante lui roule dessus, elle propose par quelques brèves inflexions de ses pattes de vous tisser un hamac. Dracula pose sa main sur votre épaule, qui cesse immédiatement de trembler. Vous auriez préféré un grand balcon, la vue doit être belle sur la ville en feu, mais vous ne pouvez vous tourner que vers le ciel étoilé. Il est tard, il faut maintenant aller se coucher. Vous vous asseyez au bord du lit et vous basculez lentement. Dracula voile la lune, vous fermez les yeux, des choses bougent en vous, mais vous ne savez plus chasser ce qui trotte sur votre visage. Le sommeil viendra à bout de la vigilance qui persiste en vous.
[ Jean-François Magre ]






